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Progrès scientifique : vers une société de la suspicion ?

Serions-nous victimes d’un « syndrome d’enfants gâtés » qui profitent d’une espérance de vie impensable, il y seulement  un demi-siècle, mais considèrent avec suspicion chaque avancée scientifique ? Cette question soulevée par le sociologue Gérald Bronner, auteur de plusieurs ouvrages sur les croyances collectives, mérite d’être posée tant les craintes populaires face aux avancées de la technologie façonnent le débat public. Antennes-relais, OGM, gaz de schiste, Google Glass, Xbox One, stockage des déchets nucléaires… Autant de sujets qui ont soulevé des questionnements légitimes sur l’utilisation des nouvelles technologies. Autant de sujets qui auront surtout donné lieu à de violentes polémiques plutôt qu’à un débat argumenté sur la régulation de ces avancées.

 

Une opinion publique polarisée sur la question du progrès

 

Il faut, sans doute, y voir les conséquences de la polarisation croissante de l’opinion publique vis-à-vis du Progrès.  Selon le dernier baromètre de l’Observatoire de la confiance du Groupe La Poste, en près de 20 ans, le nombre de ceux qui pensent que le progrès scientifique est synonyme d’amélioration est passé de 37 à 48%. Mais à l’inverse, le nombre de ceux pour qui le progrès scientifique apporte « plus de mal que de bien » a doublé en l’espace de 8 ans, passant de 5 à 11%. Ce dernier chiffre doit particulièrement interroger car les mouvements d’opinion sur les risques sanitaires et scientifiques ont souvent pour origine la mobilisation de militants extrêmement mobilisés. S’il devient plus aisé pour ces activistes de convaincre une part croissante de la population, déjà sensible à leurs arguments, alors il sera d’autant plus facile, pour eux, d’attirer l’attention des médias et de créer des mouvements de fond dans l’opinion. La rapidité de la mobilisation sur les gaz de schiste ou encore sur les potentielles atteintes à la vie privée des Google Glass s’inscrivent dans ce schéma.

Et ce, d’autant plus que le niveau de frilosité des Français face à la technologie est loin d’être négligeable. Ainsi, le niveau élevé de confiance des Français dans le Progrès (75%) coexiste avec une conscience, elle aussi assez importante, du risque de jouer aux « apprentis sorciers ». Ainsi, 64% des personnes interrogées estiment qu’ « il faut être prudent face au progrès scientifique car il comporte des risques que l’homme ne saura pas maîtriser ». Nous retrouvions déjà dans la 3e vague de notre Observatoire des Risques Sanitaires, publié en décembre 2010, une telle conscience des risques engendrés par le progrès. A l’époque, 73% des Français se déclaraient « inquiets face aux risques potentiels dans le domaine de la santé » et 79% considéraient que le nombre de ces crises aurait tendance « à augmenter » dans les prochaines années.

 

Du principe de précaution au principe de suspicion ?

 

De tels résultats doivent interroger tous ceux qui ont la responsabilité de communiquer sur des avancées scientifiques. En effet, ce scepticisme face au progrès scientifique témoigne d’un désenchantement réel et, sans doute aussi, de bien des espoirs déçus. Il ne s’agit pas d’un front organisé ou d’un nouveau luddisme mais plutôt d’une conscience nouvelle d’une partie de l’opinion publique qui considère avec une suspicion croissante des avancées scientifiques, présentées comme de toute façon inéluctables et dont les risques semblent, de plus en plus, dépasser les capacités de contrôle de l’Etat-nation.

 

C’est donc un principe de suspicion généralisée qui semble s’imposer. Là où le principe de précaution témoignait d’une exigence de débat critique, une partie de l’opinion doute aujourd’hui de l’intérêt du débat et le considère même, parfois, illégitime. C’est ainsi que la tenue du débat sur le site de stockage de déchets radioactifs de Bure est empêchée par des opposants.

 

Il convient donc, plus que jamais, de faire la pédagogie des risques liés aux avancées scientifiques mais aussi des mécanismes mis en place pour les prévenir. Rien n’est pire, pour l’opinion publique, que d’avoir l’impression qu’«on cherche à lui cacher des choses » ou de constater que les garde-fous sensés la protéger (études d’impact, contre-expertises, etc.) ne sont pas en place. De même, il est de peu d’utilité de dénoncer des adeptes des théories du complot.

Ce n’est qu’en répondant, de façon concrète et argumentée, aux inquiétudes de ces sceptiques qu’Etat, entreprises et scientifiques pourront démontrer leur maitrise des risques.

 

Il faudra aussi réenchanter la notion de progrès en développant – à l’image des possibilités offertes par Internet et les réseaux sociaux – de nouvelles applications qui fassent rêver mais aussi améliorent sensiblement la vie quotidienne. Après tout, il faut s’en souvenir, notre pays qui a donné naissance au principe de précaution, est aussi celui de… Jules Verne.

 

Lionel Capel